3,2 millions d’années : c’est l’âge du plus vieux jardin connu, découvert en Éthiopie, où Lucy et ses semblables foulaient déjà la terre. L’écospiritualité ne date pas d’hier. Pourtant, la redécouverte de ce courant bouscule notre façon d’habiter la planète.
Le terme « écospiritualité » s’est installé dans le vocabulaire à partir des années 1980, à la croisée d’un regain d’intérêt pour les questions écologiques et d’une quête de sens qui dépasse les schémas religieux traditionnels. Cette approche se distingue par l’affirmation de liens profonds, souvent insoupçonnés, entre les humains et leur environnement, sans passer par la case dogme ou croyance imposée.
A lire également : Jardipedia et l'importance de la permaculture dans nos jardins
Les recherches s’accumulent : la manière dont nous interagissons avec la terre a des répercussions directes sur notre bien-être global, notre équilibre psychique, et même l’apprentissage des enfants. Partout, des initiatives voient le jour pour intégrer ces dimensions au quotidien, loin des discours moralisateurs ou des campagnes classiques de sensibilisation.
Quand renouer avec la terre transforme notre rapport au vivant
Sous la surface, là où nos yeux ne se posent jamais, les racines orchestrent un jeu de forces discret mais décisif. Ce sont elles qui relient la plante au sol, ancrant la vie dans la matière. Dans cet univers minuscule appelé rhizosphère, bactéries, champignons, nématodes, collemboles et vers de terre s’activent en permanence. À eux tous, ils créent un écosystème d’une complexité fascinante : ils modèlent la structure du sol, enrichissent l’humus, régulent l’eau et le carbone, redistribuent les nutriments. La symbiose mycorhizienne, cette alliance entre champignons et racines, permet à la plante d’absorber bien plus efficacement le phosphore, l’azote, tout en la protégeant contre les maladies du sol.
A découvrir également : Quel type de terre pour planter un olivier ?
Mais l’influence de cette vie souterraine dépasse largement le sol lui-même. En étudiant le microbiote intestinal, ce monde microscopique qui habite notre système digestif, les scientifiques ont mis en lumière des parallèles inattendus avec la rhizosphère des plantes. Le simple fait de toucher la terre, d’y plonger les mains, stimule la libération de sérotonine et de dopamine, notamment par la présence de bactéries comme Mycobacterium vaccae. À Paris, à Lyon, ou dans n’importe quel jardin de campagne, des milliers de personnes en font l’expérience : le contact direct avec la terre calme les tensions, modifie le rapport au monde, donne de la profondeur à l’instant.
Adopter la notion de « sol vivant », c’est accepter de revoir notre façon de considérer le jardin, la prairie, chaque parcelle de terre. Le jardin se fait laboratoire, la prairie devient le symbole d’une diversité à protéger. L’agroécologie s’appuie sur la couverture végétale et la présence ininterrompue de racines pour restaurer les sols et piéger le carbone. Ce n’est pas un simple changement de technique agricole, mais bien une invitation à repenser notre lien au vivant, du plus minuscule microbe jusqu’à l’écosystème complet. Cultiver nos racines, c’est renouer avec ce fil invisible qui relie chaque être à la terre, retrouver une vision ample, respectueuse et engagée envers notre planète.

Écospiritualité et pédagogies : cultiver chez les enfants une conscience profonde de la nature
Éveiller les enfants à la nature, ce n’est pas leur réciter une leçon ou les entraîner dans une sortie ponctuelle. C’est d’abord les immerger dans une expérience sensorielle, où l’émotion et la découverte priment sur la théorie. Cette démarche s’appuie sur la présence d’adultes de confiance, qui accompagnent et encouragent l’exploration. Gordon Neufeld appelle cela le « village d’attachement » : quand l’enfant se sent en sécurité, il ose s’aventurer, observer, toucher, et s’imprégner du vivant. Le jardin, la forêt, la prairie deviennent alors des espaces d’émancipation, des réserves d’inspiration, des lieux où le sens se construit.
Impossible d’ignorer la dimension spirituelle qui traverse cette relation. Des peuples autochtones aux artistes contemporains, des pédagogues les plus novateurs au pape François dans Laudato Si’, tous insistent sur la nécessité de tisser une connexion sensible à la création. Pour un enfant, planter un arbre, feuilleter un livre sur la nature, écouter le souffle du vent ou simplement examiner une racine, ce sont là des expériences structurantes. Elles sèment les graines du respect, de la gratitude, du sentiment de responsabilité envers la terre qui nous porte.
Les pédagogies inspirées de l’écospiritualité proposent de restaurer ce contact direct avec le sol, l’écorce, les feuillages, de redonner leur place aux gestes simples et à l’attention au vivant. Elles ouvrent sur une conscience élargie, où la spiritualité prend racine dans la relation concrète à la nature et dans le soin apporté à la création. Ce n’est pas une rupture totale, mais bien une transformation profonde de notre façon de transmettre ce lien à la terre. À force d’observer, de toucher, de sentir et d’accompagner, les enfants s’enracinent dans la vie, portés par une énergie discrète mais puissante.
Demain, il sera difficile de regarder la terre sous nos pieds sans y voir un réseau d’alliances et d’enseignements. Cultiver nos racines, c’est déjà changer le regard que nous posons sur le monde qui nous entoure.


